Lectures estivales 2, août 2020
Philippe Paquet : Madame Chiang Kai-shek, un siècle d’histoire de la Chine, Paris, Gallimard, 2010, 775 p.
Mes lectures préférées : les essais scientifiques et philosophiques…mais aussi les biographies, ces histoires qui ouvrent à la diversité et à la complexité des vies. Lectures et écritures depuis mon petit bureau de Lacanau, porte ouverte vers l’ouest, où, toujours le murmure de l’océan se mêle aux chants des cigales. Des étés sans fin, depuis des décennies passées ici à partager « le sentiment océanique », expression/débat dans les échanges épistolaires entre Sigmund Freud et Romain Rolland, confrontation respectueuse autour d’un débat où il est question, au-delà de l’impensé et de l’inconscient, d’unité cosmique...
Mais revenons à Madame Chiang ! Une vie hors du commun, c’est banal de le dire, qui permet de souligner les interférences culturelles et politiques qui marquent l’histoire trop peu connue du pays le plus peuplé du monde. Née Mayling Soon en 1898 à Shanghai et morte à 105 ans à New York, celle qui fut la première dame de la Chine républicaine joua un rôle essentiel dans l’histoire de ce pays. Philippe Paquet, sinologue à l’Université libre de Bruxelles, nous raconte en 7 chapitres et 775 pages, cette histoire d’une chinoise pas tout à fait comme les autres. Après une enfance à Shanghai, dans une famille dont le père après avoir beaucoup voyagé, rencontré des missionnaires américains (ils étaient 200 en 1870 en Chine ), s’enrichit en vendant des bibles version chinois courant tout en étant révolutionnaire/républicain à sa manière. Bref, la voilà déjà dans une « bonbonnière » chinoise matinée de judéo-christianisme… Mais les révoltes grondent dans cette Chine multiple et surtout dans les villes de la côte où les étrangers et les convertis sont malmenés. Le père envoit les trois sœurs Soon aux Etats-unis, à Macon, petite ville de Géorgie. Mayling, va passer 10 ans de 1907 à 1917 aux USA, école, collège et université ; le biographe résume : « elle s’était imprégnée, adolescente, de la sophistication de la Nouvelle-Angleterre, observant au plus prés les gigantesques inégalités générées par le capitalisme ; admirant l’esprit d’entreprise et la société d’abondance, l’émancipation féminine et la philanthropie des plus riches.. ». Quel tableau !
Retour à Shanghai, c’est un peu une américaine qui revient ; vie facile, mondaine. A la mort de son père, une fortune à gérer, mais on s’occupe : un peu de piano, quelques œuvres charitables, un petit travail à la commission de censure cinématographique… Mais çà bouge en Chine, le PC chinois est créé en 1921, le Kuomintang, parti nationaliste résiste au gouvernement pro-japonais de Pékin et Sun Yat-sen, chinois christianisé de Macao, élevé à Honolulu et qui a épousé une sœur de Mayling (quelle famille!) prend du grade …
Nouvelle séquence pour Mayling entre 20 et 23 ans : se marier ou pas ? Quelques flirts, mais Chiang pointe son nez, ne pas oublier qu’il est engagé en politique avec Sun Yat-sen et que la famille Soon a toujours des ressources financières. Mais, problème, il a été marié, a toujours deux concubines, n’est pas converti : cela fait désordre. La mère dévote de Mailing impose sa conversion et voilà un mariage alliance au cœur de l’histoire de la Chine. Tout va très vite, elle apprend l’anglais à son mari, s’occupe de son secrétariat. Après la mort de Sun, Chiang est nommé à la tête du gouvernement national le 10 octobre 1928, elle a 30 ans et, après sa sœur, elle devient première dame de Chine. Mais de quelle Chine parle-t-on ? Les Japonais ont des visées que va concrétiser l’incident de Moukden en octobre 1931. L’Europe, les États-Unis et l’URSS observent… Les raids nippons débutent vraiment en 1938 et surtout en mai 1939 : bombardements massifs pour démoraliser les populations des villes ; le Généralissime Chiang et sa femme sillonnent le pays en avion, en voiture, en sampan pour affirmer qu’un parti nationaliste chinois est toujours là ! Il faut aussi chercher des alliances internationales, et hop, voyage aux Indes du couple. Le 18 février 1942 rencontre avec Ghandi, le Mahatma de la révolte contre le colonisateur britannique, mais aussi un général désigné par Roosevelt pour dire à Chiang que son pays est bien traité en puissance alliée. Et puis en novembre, Mayling part à New York, 25 ans après l’avoir quitté. Un discours devant le Congrès américain qui séduit, et pour certains éditorialistes,favorise l’abrogation des « Exclusion Acts » qui interdisaient l’immigration des ressortissants chinois et leur accès à la citoyenneté depuis la fin du XIXe siècle. En juin 1943, retour en Chine après un passage au Brésil. Puis d’autres voyages, une conférence au Caire, en Égypte. Les représentants Américains et Anglais, Roosevelt et Churchill sont là et finissent par déclarer : « tous les territoires volés aux Chinois, tels que la Mandchourie, Formose et les Pescadores, devront être rendus à la république de Chine ».
Mais cette Chine qui vient d’être élevée au rang de grande puissance est un pays chaotique, ravagé par l’inflation, saignée par les famines et disposant d’une armée bien mal équipée. Cette Chine de Chiang et de Mayling est surtout obsédée par la menace communiste et les troupes du PCC retranchées dans le Nord-Ouest du pays.
Encore des voyages, en 1944 et 1945 aux USA, Mayling rencontre Truman puis, retour en Chine elle rencontre Mao : comment réconcilier les adversaires ? Un front uni est-il possible ? Mais chacun veut la Chine pour lui tout seul et il faudra en découdre militairement. Une longue marche et Mao l’emporte.
Les Chiang et les restes de l’armée nationaliste se replient à Formose : deux Chines sont face à face. L’ONU choisit son camp, c’est la petite Formose qui demeure un des cinq grands et jouit d’un droit de veto au Conseil de sécurité ; voilà Mayling, « reine de Formose » ! Et encore et toujours des voyages, des discours, l’aide des États-Unis, une économie florissante, mais une vie politique cadenassée . Réélu pour un cinquième et dernier mandat présidentiel le 21 mars 1972, le Généralissime avait délégué de plus en plus de pouvoir à son fils, mais le 21 juillet il est victime d’une crise cardiaque : coma mais résurrection en janvier 1973 jusqu’au 5 avril 1975. Commence alors une autre histoire pour Taïwan, fini le rêve des nationalistes de reconquérir un jour le continent et pour Mayling, c’est le retour prochain aux États-Unis où elle s’éteint en 2003 à New York.
Et voilà, un résumé factuel et bien loin de la complexité d’une histoire ! Histoire indissociable d’une géopolitique encore plus complexe ! Et pourquoi pas deux idées pour conclure. La première est que l’histoire de Madame Chiang fut déterminante dans la relation que la République de Chine tissa avec les Etats-Unis : elle connut personnellement cinq présidents américains de Roosevelt à Nixon et c’est parce qu ‘elle était autant américaine que chinoise qu’elle réussit à conquérir l’opinion aux États-Unis ; elle était devenue le symbole de cette Chine que l’Amérique rêvait de façonner : une Chine chrétienne, capitaliste et démocratique, mais c’est une autre Chine athée, communiste et totalitaire qui l’a emporté. La seconde idée est que les Taïwanais échappèrent à quelques tourments que subirent leurs compatriotes du continent, les tragédies du Grand bond en avant et de la Révolution culturelle...même si la « Chine libre » ne fut ni véritablement Chine, ni véritablement libre !
Vous l’aurez compris, j’ai choisi dans ce résumé l’approche géopolitique et laissé de côté bien de aspects de la vie intime de Mayling, ses lectures, ses amies et amis, ses croyances, sa religiosité en insistant un peu trop sur ses voyages et ses relations diplomatiques, mais la biographie en dit beaucoup sur cette « persona » étonnante.
J.P.A., le 22 août 2020
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