G10 : l’émotion en question et en
partage
Chanterelle le 12 octobre 2013
Autour d’un feu de
cheminée propice à la détente et à la réflexion, l’échange prévu réunit dix
participants sur le thème de l’émotion.
La soirée se prolongera de la 22° à la 25° heure.
Une ouverture évoque la
pensée d’un écrivaine-historienne à propos d’un tableau d’Albert Marquet,
« La charrette à bras ». Nita dit qu’avant de parler de ce qui pour
elle est émouvant, elle propose d’écouter cette femme de 93 ans, aujourd’hui
pensionnaire dans une maison de retraite à Bouliac pour cause de dépendance
physique, mais dont la curiosité, l’approche des faits politiques, historiques,
sociaux est toujours très active et réactive.
« J’aurais bien
aimé qu’elle puisse se joindre à nous, mais son corps ne le peut pas. Alors,
j’ai pris mon carnet, et je vais me faire sa porte-parole aussi fidèle que
possible.
Hélène est dans sa
chambre, assise sur un fauteuil bas. L’après-midi est gris, le thé fade et la
portion de gâteau la laisse indifférente. Seuls les grains de raisin venus tout
droit de la vigne d’amis de Dordogne, Brigitte et Pierre, lui rafraichissent
agréablement le palais.
Hélène a obtenu de ses enfants adoptifs que soient
sortis du garde-meubles quelques tableaux. Ses préférés. Elle en parle depuis
leur installation à chacune de mes visites, me demandant lequel je préfère. Ce jour-là, mercredi 8 octobre,
c’est moi qui lui pose la question : « Mais toi, Hélène, lequel
t’émeut le plus ? » Sans hésitation, elle montre celui qui est seul
sur la portion de mur entre son lit et la fenêtre. « Et pourquoi ? ».
Elle dit alors : « C’est une charrette à bras, comme tu vois. Une
scène humble. C’était un dessin sur une page de carnet froissée, d’Albert
Marquet. Tracé rapidement, sans souci d’effet. Le spectateur est cœur à cœur
avec l’auteur. Pas de limite entre nous. Il est d’un autre siècle, mais c’est
cette grande simplicité qui fait qu’on est cœur à cœur avec lui, l’auteur. Ca
fait je ne sais combien d’années que j’ai vu cette page dans une exposition.
Elle me touche toujours. » Son regard se porte sur le grand mur à sa
gauche, où plusieurs tableaux ont été récemment accrochés. Elle me montre son
préféré. « Celui-là aussi me touche. C’est l’automne. L’auteur est
quelqu’un qui avait une grande sensibilité. Ce qu’il peint est rébarbatif, rien
de beau. C’est un paysage humble : trois arbres et un rayon de soleil qui
touche un tronc. Un personnage presqu’invisible sur le bord du chemein ;
on pourrait ne pas y faire attention. A gauche, il y a une mare, de l’eau
stagnante. Les arbres sont dépouillés. Ce tableau, il n’y a que moi qui l’aime
parmi tous ceux qui me rendent visite depuis dix ans. Je l’avais acheté à
M.X… ; il avait de l’or dans les mains, mais il buvait. »
-« Pourquoi dis –tu : « de l’or dans les mains ? »
-« Il savait restaurer un tableau. Si un tableau était tout pelé, il
pouvait recoller tout ça parfaitement. Il savait coller l’or aussi. Oui, aux Chartons.
Il avait un nom alsacien. Il était pauvre comme Job, mais il faisait ce qu’il
lui plaisait ! » Et Hélène rit à ce souvenir où se mêlent ce
personnage presqu’invisible du tableau, ce restaurateur méconnu mais qu’elle
appréciait et les souvenirs de ce quartier des Chartrons bordelais où elle a
vécu plus de trente ans une retraite active, créant des personnages historiques
qui lui sont une famille : gens du peuple, mais aussi grandes figures
comme cet Elisée Reclus…Personnages qui s’éloignent dans le brouillard d‘automne
que des rayons de soleil percent, chassant la mélancolie.
Est-ce vraiment
d’émotion que parle Hélène ? Il
s’agit bien d’un ressenti direct, à
partir d’une œuvre peinte évoquant pour celui ou celle qui le regarde un
rapport immédiat avec une sensibilité personnelle où la réflexion n’a pas
encore pris toute sa place pour l’éclairer et faire advenir son sens profond.
Nita, à son tour,
propose d’évoquer un ou deux moments de ce qui est pour elle le surgissement de
l’émotion. Elle propose d’abord une définition du mot. Il est pris selon elle
au sens d’un état de conscience brusque, momentané, accompagné de troubles
physiologiques produisant une augmentation ou un arrêt brusque de mouvements
(larmes, tremblements, fuite…) .Voici les deux moments qu’elle cite.
Le premier.
« C’est en 1997. J’accompagne Jean-Pierre à Los Angelès. Lui donne des
cours à l’Université (UCLA). Moi je visite. On vient de déplacer le Ghetty Museum sur les hauteurs de Santa
Monica. Des bus m’y conduisent et je découvre des merveilles, jour après jour,
salle après salle. Je lis, je traduis les annotations, je dessine aussi. Je
suis bien.
Une après-midi, j’entre
dans une salle où sont suspendus plusieurs tableaux représentant des meules de
Monet, sept ou huit sur les quelque quinze qu’il a peint.
C’est un choc. Elles
sont là, les meules. Par deux. Dans la brume, sous les rayons rasants d’un
soleil couchant, en pleine lumière…J’en suis saisie, aveuglée, éblouie…Je m’assois
et me perds dans un cheminement intérieur confus d’où jaillissent des larmes
incontrôlées, incontrôlables…D’où viennent-ils, ces sanglots d’adulte ?
Deux petites meules de paille ou de foin dans un champ juste fauché…Une lumière
douce…Je ne sais. Une sonnerie me rappelle que c’est bientôt la fermeture.
Encore troublée, je ne
trouve pas l’itinéraire de sortie. Je traverse des salles, reviens sur mes pas.
Où suis-je ? Egarée quelque part en moi-même, pas de doute. Puis l’air
libre. L’architecture imposante, solide du Ghetty. Des arbres tropicaux bien
réels. « Ici et maintenant », comme
dit l’expression à la mode. Ca va aller…
Près de la sortie, une
salle réservée à une animation. J’entre. Des reproductions ; des
questionnaires. On peut écrire. J’y laisse quelques mots. L’animateur, un homme
âgé, me demande ce que j’ai aimé. Je lui parle des meules de Monet. A mon
accent d’ailleurs, il me demande d’où je suis. De France. Il évoque la dernière
grande guerre. Et alors surgissent les meules, les petites meules de la guerre
où je me cachais lors des bombardements de 44…La peur, mais aussi la certitude
d’être cachée, protégée par le foin, la paille.
Les « barguenauds » des champs de blé de Charente en juillet…des
petites meules, rondes comme des seins maternels, par deux…Je souris à cet
homme, mon frère, comme si nous partagions un secret lointain, comme si sa
présence avait permis la mise à distance de l’émotion, reconnue par ce retour
d’un souvenir d’enfant enfin nommé, dominé, compris, expliqué.
« J’aime
la règle qui corrige l’émotion » écrit Georges Braque »
Alors arrivent, deux
par deux, des figures rassurantes que j’ai choisies au cours de voyages :
-deux femmes qui se
parlent, confiantes, comme pour se rassurer ;
-deux arbres côte à
côte, pour lutter contre le vent ;
-deux marcheurs surpris
de dos par un matin brumeux sur le chemin espagnol de St Jacques ;
-deux fleurs qu’un papillon ou une abeille buttine pour se
nourrir…
Puis par trois, par
quatre, par dix, pourquoi pas, comme ce soir, pour se risquer à comprendre ce
qui nous arrive et nous émeut dans un monde complexe où nous sommes comme
grains de sable.
Autre émotion :
Un moment de détente.
Je range quelques photos récentes sur lesquelles figurent Rayane et son papi
Jean-Marc, notre fils. Ils sont proches. La main du jeune papi entoure le buste
de l’enfant dont la tête penchée cache pudiquement le bonheur d’être là,
protégé, aimé, écouté…C’est l’été 2013. Le buste enfantin est abandonné,
confiant.
Sur la table, à côté,
un journal ouvert sur les événements de Syrie. Des petits garçons, semblables à
Rayane, des jumeaux pourrait-on dire, torse nu, allongés, asphyxiés,
anonymes ; photographiés aussi. Deux photos proches, presque
interchangeables. Celle des enfants gazés s’imprime plus forte que la
précédente, la niant, faisant monter une colère qui ne peut aboutir, créant une
bousculade d’idées violentes, qui agissent à l’intérieur du corps, accélérant
le flux sanguin. Faut-il se calmer ? Comment ? Attendre l’usure du
temps qui recouvre tout…
Je cherche et retrouve
le texte de Primo Levi sur le destin d’enfants et je le recopie
La
bambina di Pompei
Puisque l’angoisse de chacun est notre
angoisse,
Nous revivons toujours la tienne, enfant
gracile
Qui t’es blotti contre ta mère, éperdument,
Comme pour te réfugier en elle,
Quand tout noir, à midi, le ciel est devenu,
En vain, parce que l’air transformé en
poison
A filtré jusqu’à toi par les fenêtres closes
De ta maison tranquille, aux murs si
rassurants
Qu’avaient ravie tes chants et tes rires
timides.
Des siècles ont passé, la cendre fait pierre
Emprisonne à jamais la grâce de ton corps.
Ainsi restes-tu parmi nous, convulsif
moulage de plâtre,
Agonie infinie, terrible témoignage
Du cas que font les dieux de notre race
altière.
Rien, cependant, ne reste parmi nous, de ta
lointaine sœur,
De l’enfant de Hollande, entre quatre murs
emmurée,
Qui écrivit pourtant sa jeunesse sans
lendemain :
Ses cendres ont été dispersées par le vent,
muettes.
Et un cahier jauni renferme sa vie brève.
Plus rien ne reste de l’écolière d’Hiroshima
Puissants de la terre, maîtres en nouveaux
poisons,
Tristes gardiens secrets de tonnerre
définitif,
Les fléaux du ciel amplement nous suffisent.
Avant que d’appuyer du doigt, arrêtez-vous,
réfléchissez.
Les regards se perdent
dans les braises…
Pierre pose la
question, dans une perspective darwinienne, de l’utilité de l’émotion. Il
évoque la peur qui serait peut-être l’émotion la plus forte et la plus visible,
même chez les animaux.
Lucien souligne que
l’émotion est, selon lui, un flot qui surgit brusquement sous forme de larmes,
réaction désarmée et désarmante, où l’on redevient tout petit…on se liquéfie…
Jean-Pierre évoque un
souvenir d’enfance ; il a 9 ans, ses parents l’emmènent voir son frère
aîné hospitalisé dans un service des grands brûlés ; il découvre un visage
méconnaissable de croutes noires et ne peut retenir ses sanglots. On peut noter
que depuis quelques années lorsqu’un événement dramatique intervient un service
psychologique, une cellule de crise est mise en place pour faire parler les
témoins et les proches afin d’éloigner l’émotion. Il en est de même pour les
agents des ONG qui sont pris en charge pour mette à plat leurs émotions refoulées
afin d’être opérationnels.
Nelly, par touches
successives, interroge la possibilité d’émotions positives. « Mais
alors…il n’y a pas d’émotions positives ? »
Brigitte avance l’idée qu’on peut aussi pleurer de
joie, à la naissance d’un enfant…
Alain note qu’outre la
peur et la joie, d’autres émotions nous questionnent, la honte étant peut-être l’une des plus
mystérieuses. La timidité, les rougeurs subites…
Est abordé ensuite le
rapport entre raison et émotion, et en quoi l’éducation familiale, scolaire,
sociétale est une mise en ordre, une construction de garde-fou pour contrôler
l’émotionnel. En ce sens, il y aurait une sorte de hiérarchie dans la
société : les groupes dominants afficheraient apparemment une distance et
un contrôle plus affirmés que les groupes populaires, lors des moments
douloureux de l’existence, ce contrôle étant perçu par les médias comme une
grande dignité.
Christiane cite la
colère et la violence où l’expression est dans le présent et trouble l’action
alors que le sentiment est une émotion atténuée qui s’étale ou revient.
L’émotion est une agitation passagère.
Elle évoque l’émotion
née d’une écoute musicale où la parole n’est pas nécessaire.
Nelly cite Satie.
Jean-Pierre fait
circuler une petite reproduction de Madame Vigée-Lebrun datant de 1786
considérée comme étant le premier portrait connu d’une femme peintre avec sa
fille, une œuvre sans commande, produite comme une provocation, qui montre la
tendresse et la fusion de deux êtres.
En ce sens, l’art produit de l’émotion, plus
que la philosophie ou la science, car elle incarne de l’intelligible dans du
sensible, de l’idéel dans du corporel, du spirituel dans du matériel
L’émotion esthétique
nourrit alors les échanges. L’art est l’incarnation du sensible, d’une
transcendance à partir d’éléments matériels : les sons sont produits par
des cordes vocales ou des instruments, le tableau est le résultat d’une pâte colorée sur une
toile tendue, la pierre, le marbre sont au service d’idées qui se
matérialisent dans une sculpture ou un
bâtiment architectural.
Christine reprend
l’idée de différence entre sentiments et émotions. L’émotion trouble l’action
alors que le sentiment peut être un régulateur de l’action. Sont alors évoquées
la passion amoureuse face à l’amitié et la classique différence entre l’Eros, l’amour passion, Philia, la joie d’aimer et l’Agapè, l’amour sans rivage.
Christian resté jusque là silencieux prend par
la main son compagnon de savoir numérique bien apprivoisé qui, obéissant au
doigt et à l’œil du maître, nous offre l’estaca comme émotion collective
initiée par le chanteur catalan Lluis Llach. Ce chant, créé en 1968 est devenu
tellement populaire que de nombreux catalans croient que c’est une chanson de leur
folklore. Ce n’est pas un hymne national, mais il fonctionne comme tel. Sous
Franco, ce chant était interdit par la censure et pourtant, alors que le
chanteur sur scène restait muet, le pianiste lança ses notes et le public
entonna les paroles qui disent très symboliquement :
Ce pieu où nous sommes tous attachés
Si nous ne pouvons nous en défaire
Jamais nous ne pourrons nous échapper
Si nous tirons tous,
Il tombera, tombera, tombera
Cela ne peut durer plus longtemps
C’est sûr, il tombera, tombera, tombera
Si tu le tires fort par ici
Et que je tire fort par là
C’est sûr il tombera
Et nous pourrons nous libérer.
Traduit, il devint pour
Solidarnosk, chant de résistance. Corses, Occitans, Basques,... s’en sont emparés. Il fut repris par
quelques 80000 spectateurs dans le stade de Barcelone, se balançant, bougie allumée brandie haut la main.
Ces paroles nous vont
droit au cœur.
Sur les braises encore
rouges d’émotion, les châtaignes éclatent de peur, de honte ou de plaisir, appelant à la
rescousse l’aide d’un verre de Monbazillac
pour rapprocher Dordogne et sables landais.




c'est excellent
RépondreSupprimerEt c'est facile à faire
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