mardi 15 octobre 2013

Des dunes, des châtaignes, des émotions et du bon vin.

G10 : l’émotion en question et en partage
Chanterelle le 12 octobre 2013

Autour d’un feu de cheminée propice à la détente et à la réflexion, l’échange prévu réunit dix participants sur le thème de l’émotion. La soirée se prolongera de la 22° à la 25° heure.

Une ouverture évoque la pensée d’un écrivaine-historienne à propos d’un tableau d’Albert Marquet, « La charrette à bras ». Nita dit qu’avant de parler de ce qui pour elle est émouvant, elle propose d’écouter cette femme de 93 ans, aujourd’hui pensionnaire dans une maison de retraite à Bouliac pour cause de dépendance physique, mais dont la curiosité, l’approche des faits politiques, historiques, sociaux est toujours très active et réactive.
« J’aurais bien aimé qu’elle puisse se joindre à nous, mais son corps ne le peut pas. Alors, j’ai pris mon carnet, et je vais me faire sa porte-parole aussi fidèle que possible.

Hélène est dans sa chambre, assise sur un fauteuil bas. L’après-midi est gris, le thé fade et la portion de gâteau la laisse indifférente. Seuls les grains de raisin venus tout droit de la vigne d’amis de Dordogne, Brigitte et Pierre, lui rafraichissent agréablement le palais.
Hélène a obtenu de ses enfants adoptifs que soient sortis du garde-meubles quelques tableaux. Ses préférés. Elle en parle depuis leur installation à chacune de mes visites, me demandant lequel  je préfère. Ce jour-là, mercredi 8 octobre, c’est moi qui lui pose la question : « Mais toi, Hélène, lequel t’émeut le plus ? » Sans hésitation, elle montre celui qui est seul sur la portion de mur entre son lit et la fenêtre. « Et pourquoi ? ». 

Elle dit alors : « C’est une charrette à bras, comme tu vois. Une scène humble. C’était un dessin sur une page de carnet froissée, d’Albert Marquet. Tracé rapidement, sans souci d’effet. Le spectateur est cœur à cœur avec l’auteur. Pas de limite entre nous. Il est d’un autre siècle, mais c’est cette grande simplicité qui fait qu’on est cœur à cœur avec lui, l’auteur. Ca fait je ne sais combien d’années que j’ai vu cette page dans une exposition. Elle me touche toujours. » Son regard se porte sur le grand mur à sa gauche, où plusieurs tableaux ont été récemment accrochés. Elle me montre son préféré. « Celui-là aussi me touche. C’est l’automne. L’auteur est quelqu’un qui avait une grande sensibilité. Ce qu’il peint est rébarbatif, rien de beau. C’est un paysage humble : trois arbres et un rayon de soleil qui touche un tronc. Un personnage presqu’invisible sur le bord du chemein ; on pourrait ne pas y faire attention. A gauche, il y a une mare, de l’eau stagnante. Les arbres sont dépouillés. Ce tableau, il n’y a que moi qui l’aime parmi tous ceux qui me rendent visite depuis dix ans. Je l’avais acheté à M.X… ; il avait de l’or dans les mains, mais il buvait. » -« Pourquoi dis –tu : « de l’or dans les mains ? » -« Il savait restaurer un tableau. Si un tableau était tout pelé, il pouvait recoller tout ça parfaitement. Il savait coller l’or aussi. Oui, aux Chartons. Il avait un nom alsacien. Il était pauvre comme Job, mais il faisait ce qu’il lui plaisait ! » Et Hélène rit à ce souvenir où se mêlent ce personnage presqu’invisible du tableau, ce restaurateur méconnu mais qu’elle appréciait et les souvenirs de ce quartier des Chartrons bordelais où elle a vécu plus de trente ans une retraite active, créant des personnages historiques qui lui sont une famille : gens du peuple, mais aussi grandes figures comme cet Elisée Reclus…Personnages qui s’éloignent dans le brouillard d‘automne que des rayons de soleil percent, chassant la mélancolie.

Est-ce vraiment d’émotion que parle Hélène ?  Il s’agit bien d’un ressenti direct,  à partir d’une œuvre peinte évoquant pour celui ou celle qui le regarde un rapport immédiat avec une sensibilité personnelle où la réflexion n’a pas encore pris toute sa place pour l’éclairer et faire advenir son sens profond.

Nita, à son tour, propose d’évoquer un ou deux moments de ce qui est pour elle le surgissement de l’émotion. Elle propose d’abord une définition du mot. Il est pris selon elle au sens d’un état de conscience brusque, momentané, accompagné de troubles physiologiques produisant une augmentation ou un arrêt brusque de mouvements (larmes, tremblements, fuite…) .Voici les deux moments  qu’elle cite.
Le premier. « C’est en 1997. J’accompagne Jean-Pierre à Los Angelès. Lui donne des cours à l’Université (UCLA). Moi je visite. On vient de déplacer le Ghetty Museum sur les hauteurs de Santa Monica. Des bus m’y conduisent et je découvre des merveilles, jour après jour, salle après salle. Je lis, je traduis les annotations, je dessine aussi. Je suis bien.
Une après-midi, j’entre dans une salle où sont suspendus plusieurs tableaux représentant des meules de Monet, sept ou huit sur les quelque quinze qu’il a peint.


 C’est un choc. Elles sont là, les meules. Par deux. Dans la brume, sous les rayons rasants d’un soleil couchant, en pleine lumière…J’en suis saisie, aveuglée, éblouie…Je m’assois et me perds dans un cheminement intérieur confus d’où jaillissent des larmes incontrôlées, incontrôlables…D’où viennent-ils, ces sanglots d’adulte ? Deux petites meules de paille ou de foin dans un champ juste fauché…Une lumière douce…Je ne sais. Une sonnerie me rappelle que c’est bientôt la fermeture.
Encore troublée, je ne trouve pas l’itinéraire de sortie. Je traverse des salles, reviens sur mes pas. Où suis-je ? Egarée quelque part en moi-même, pas de doute. Puis l’air libre. L’architecture imposante, solide du Ghetty. Des arbres tropicaux bien réels. « Ici et maintenant », comme  dit l’expression à la mode. Ca va aller…
Près de la sortie, une salle réservée à une animation. J’entre. Des reproductions ; des questionnaires. On peut écrire. J’y laisse quelques mots. L’animateur, un homme âgé, me demande ce que j’ai aimé. Je lui parle des meules de Monet. A mon accent d’ailleurs, il me demande d’où je suis. De France. Il évoque la dernière grande guerre. Et alors surgissent les meules, les petites meules de la guerre où je me cachais lors des bombardements de 44…La peur, mais aussi la certitude d’être cachée, protégée par le foin, la paille. Les « barguenauds » des champs de blé de Charente en juillet…des petites meules, rondes comme des seins maternels, par deux…Je souris à cet homme, mon frère, comme si nous partagions un secret lointain, comme si sa présence avait permis la mise à distance de l’émotion, reconnue par ce retour d’un souvenir d’enfant enfin nommé, dominé, compris, expliqué.
« J’aime la règle qui corrige l’émotion » écrit Georges Braque »
Alors arrivent, deux par deux, des figures rassurantes que j’ai choisies au cours de  voyages :
-deux femmes qui se parlent, confiantes, comme pour se rassurer ;
-deux arbres côte à côte, pour lutter contre le vent ;
-deux marcheurs surpris de dos par un matin brumeux sur le chemin espagnol de St Jacques ;
-deux fleurs qu’un  papillon ou une abeille buttine pour se nourrir…
Puis par trois, par quatre, par dix, pourquoi pas, comme ce soir, pour se risquer à comprendre ce qui nous arrive et nous émeut dans un monde complexe où nous sommes comme grains de sable.
Autre émotion :
Un moment de détente. Je range quelques photos récentes sur lesquelles figurent Rayane et son papi Jean-Marc, notre fils. Ils sont proches. La main du jeune papi entoure le buste de l’enfant dont la tête penchée cache pudiquement le bonheur d’être là, protégé, aimé, écouté…C’est l’été 2013. Le buste enfantin est abandonné, confiant.
Sur la table, à côté, un journal ouvert sur les événements de Syrie. Des petits garçons, semblables à Rayane, des jumeaux pourrait-on dire, torse nu, allongés, asphyxiés, anonymes ; photographiés aussi. Deux photos proches, presque interchangeables. Celle des enfants gazés s’imprime plus forte que la précédente, la niant, faisant monter une colère qui ne peut aboutir, créant une bousculade d’idées violentes, qui agissent à l’intérieur du corps, accélérant le flux sanguin. Faut-il se calmer ? Comment ? Attendre l’usure du temps qui recouvre tout…
Je cherche et retrouve le texte de Primo Levi sur le destin d’enfants et je le recopie

La bambina di Pompei
Puisque l’angoisse de chacun est notre angoisse,
Nous revivons toujours la tienne, enfant gracile
Qui t’es blotti contre ta mère, éperdument,
Comme pour te réfugier en elle,
Quand tout noir, à midi, le ciel est devenu,
En vain, parce que l’air transformé en poison
A filtré jusqu’à toi par les fenêtres closes
De ta maison tranquille, aux murs si rassurants
Qu’avaient ravie tes chants et tes rires timides.
Des siècles ont passé, la cendre fait pierre
Emprisonne à jamais la grâce de ton corps.
Ainsi restes-tu parmi nous, convulsif moulage de plâtre,
Agonie infinie, terrible témoignage
Du cas que font les dieux de notre race altière.
Rien, cependant, ne reste parmi nous, de ta lointaine sœur,
De l’enfant de Hollande, entre quatre murs emmurée,
Qui écrivit pourtant sa jeunesse sans lendemain :
Ses cendres ont été dispersées par le vent, muettes.
Et un cahier jauni renferme sa vie brève.
Plus rien ne reste de l’écolière d’Hiroshima
Puissants de la terre, maîtres en nouveaux poisons,
Tristes gardiens secrets de tonnerre définitif,
Les fléaux du ciel amplement nous suffisent.
Avant que d’appuyer du doigt, arrêtez-vous, réfléchissez.

Les regards se perdent dans les braises…
Pierre pose la question, dans une perspective darwinienne, de l’utilité de l’émotion. Il évoque la peur qui serait peut-être l’émotion la plus forte et la plus visible, même chez les animaux.

Lucien souligne que l’émotion est, selon lui, un flot qui surgit brusquement sous forme de larmes, réaction désarmée et désarmante, où l’on redevient tout petit…on se liquéfie…
Jean-Pierre évoque un souvenir d’enfance ; il a 9 ans, ses parents l’emmènent voir son frère aîné hospitalisé dans un service des grands brûlés ; il découvre un visage méconnaissable de croutes noires et ne peut retenir ses sanglots. On peut noter que depuis quelques années lorsqu’un événement dramatique intervient un service psychologique, une cellule de crise est mise en place pour faire parler les témoins et les proches afin d’éloigner l’émotion. Il en est de même pour les agents des ONG qui sont pris en charge pour mette à plat leurs émotions refoulées afin d’être opérationnels.

Nelly, par touches successives, interroge la possibilité d’émotions positives. « Mais alors…il n’y a pas d’émotions positives ? »

Brigitte  avance l’idée qu’on peut aussi pleurer de joie, à la naissance d’un enfant…
Alain note qu’outre la peur et la joie, d’autres émotions nous questionnent,  la honte étant peut-être l’une des plus mystérieuses. La timidité, les rougeurs subites…
Est abordé ensuite le rapport entre raison et émotion, et en quoi l’éducation familiale, scolaire, sociétale est une mise en ordre, une construction de garde-fou pour contrôler l’émotionnel. En ce sens, il y aurait une sorte de hiérarchie dans la société : les groupes dominants afficheraient apparemment une distance et un contrôle plus affirmés que les groupes populaires, lors des moments douloureux de l’existence, ce contrôle étant perçu par les médias comme une grande dignité.
Christiane cite la colère et la violence où l’expression est dans le présent et trouble l’action alors que le sentiment est une émotion atténuée qui s’étale ou revient. L’émotion est une agitation passagère.
Elle évoque l’émotion née d’une écoute musicale où la parole n’est pas nécessaire.
Nelly cite Satie.
Jean-Pierre fait circuler une petite reproduction de Madame Vigée-Lebrun datant de 1786 considérée comme étant le premier portrait connu d’une femme peintre avec sa fille, une œuvre sans commande, produite comme une provocation, qui montre la tendresse et la fusion de deux êtres.

 En ce sens, l’art produit de l’émotion, plus que la philosophie ou la science, car elle incarne de l’intelligible dans du sensible, de l’idéel dans du corporel, du spirituel dans du matériel
L’émotion esthétique nourrit alors les échanges. L’art est l’incarnation du sensible, d’une transcendance à partir d’éléments matériels : les sons sont produits par des cordes vocales ou des instruments, le tableau  est le résultat d’une pâte colorée sur une toile tendue, la pierre, le marbre sont au service d’idées qui se matérialisent  dans une sculpture ou un bâtiment architectural.
Christine reprend l’idée de différence entre sentiments et émotions. L’émotion trouble l’action alors que le sentiment peut être un régulateur de l’action. Sont alors évoquées la passion amoureuse face à l’amitié et la classique différence entre l’Eros, l’amour passion, Philia, la joie d’aimer et l’Agapè, l’amour sans rivage.
 Christian resté jusque là silencieux prend par la main son compagnon de savoir numérique bien apprivoisé qui, obéissant au doigt et à l’œil du maître, nous offre l’estaca comme émotion collective initiée par le chanteur catalan Lluis Llach. Ce chant, créé en 1968 est devenu tellement populaire que de nombreux catalans croient que c’est une chanson de leur folklore. Ce n’est pas un hymne national, mais il fonctionne comme tel. Sous Franco, ce chant était interdit par la censure et pourtant, alors que le chanteur sur scène restait muet, le pianiste lança ses notes et le public entonna les paroles qui disent  très symboliquement :
Ce pieu où nous sommes tous attachés
Si nous ne pouvons nous en défaire
Jamais nous ne pourrons nous échapper
Si nous tirons tous,
Il tombera, tombera, tombera
Cela ne peut durer plus longtemps
C’est sûr, il tombera, tombera, tombera
Si tu le tires fort par ici
Et que je tire fort par là
C’est sûr il tombera
Et nous pourrons nous libérer.
Traduit, il devint pour Solidarnosk, chant de résistance.  Corses, Occitans, Basques,...  s’en sont emparés. Il fut repris par  quelques  80000 spectateurs dans le stade de Barcelone, se balançant, bougie allumée brandie haut la main.

Ces paroles nous vont droit au cœur.



Sur les braises encore rouges d’émotion, les châtaignes éclatent de peur,  de honte ou de plaisir, appelant à la rescousse l’aide d’un verre de Monbazillac  pour rapprocher Dordogne et sables landais.

Jean Pierre nous a quitté

 "Parlant de lui-même, il nous dit que jardiner est une façon d’affronter la peur de la mort : “Je veux qu’elle me prenne tout botté qu...